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Finaliser la réforme des jeux de hasard en Côte d’Ivoire

Depuis 2020, la Côte d’Ivoire a engagé une réforme importante du secteur des jeux de hasard avec la création de l’Autorité de Régulation des Jeux de Hasard (ARJH). Cette réforme a permis de clarifier les rôles institutionnels, en séparant formellement la fonction de régulation de l’exploitation commerciale. C’était une étape nécessaire.

Mais cette réforme est restée inachevée. Dans les faits, le monopole économique de la LONACI a été maintenu à travers un régime de concession, tandis que les autres acteurs, locaux ou internationaux, interviennent essentiellement comme sous-agents agréés. Le résultat est paradoxal : un secteur rentable et en croissance, mais peu créateur d’emplois et faiblement contributif aux finances publiques au regard de la valeur générée.

L’enjeu aujourd’hui n’est donc pas d’ouvrir un nouveau chantier, mais de finaliser intelligemment la réforme engagée : passer d’une régulation institutionnelle formelle à une libéralisation régulée effective, au service de l’intérêt général.

Pourquoi réformer ? Des objectifs clairs et mesurables

La réforme proposée vise des objectifs économiques précis : augmenter durablement les recettes publiques, créer plus d’emplois formels et qualifiés, moderniser l’offre légale pour capter des usages déjà existants (digital, jeux virtuels), et renforcer le contrôle de l’État par la technologie. Il ne s’agit pas d’encourager le jeu, mais de mieux organiser une activité déjà existante.

Le modèle économique du secteur

La variable centrale du secteur est le Produit Brut des Jeux (PBJ), défini comme :

  • PBJ=∑(Mises−Gains)

Où, de manière équivalente :

  • PBJ=∑(Mises×(1−TRJ)) PBJ

TRJ désigne le taux de retour aux joueurs.
Le PBJ mesure la valeur économique réellement créée, indépendamment du volume des mises.

Dans le modèle actuel de monopole, où un seul opérateur concentre l’activité, les recettes publiques essentielles peuvent être résumées par l’équation suivante :

  • Recettes publiques=T1⋅PN+T2⋅CA+T3⋅Π

Avec :

  • PN : produit net (mises – gains – commissions – ristournes – autres déductions) ;
  • CA : chiffre d’affaires brut (mises) ;
  • Π : bénéfice imposable ;
  • T1=7% : taxe sur les jeux
  • T2​=3% : taux redevance de régulation ;
  • T3 ​=30% : impôt sur les sociétés.

Le cas LONACI : un secteur rentable… mais plafonné

Les données publiées pour 2025 permettent une lecture concrète du modèle :

  • Chiffre d’affaires (mises) : 657,6 milliards FCFA ;
  • Gains redistribués : 413,9 milliards FCFA.

Soit :

  • PBJ2025=657,6−413,9=243,7 milliards FCFA

Le secteur est donc très rentable et en forte croissance. Pourtant, la contribution directe annoncée pour l’État s’élève à environ 21 milliards FCFA, soit moins de 9 % du PBJ et à peine 3,3 % du chiffre d’affaires. L’emploi direct est concentré autour de 600 salariés.

Le diagnostic est sans ambiguïté : la valeur créée est élevée, mais la captation publique est faible et la création d’emplois est structurellement limitée. Ce n’est pas un problème de performance de la LONACI, mais un plafond institutionnel lié au monopole.

Finaliser la réforme

La réforme proposée repose sur un principe simple : l’État régule, les opérateurs exploitent.

Concrètement, le marché serait ouvert de manière graduelle à cinq opérateurs, y compris la LONACI, désormais opérateur commercial parmi les autres, sans monopole de concession. Les segments autorisés seraient la loterie, les casinos, les paris sportifs et les jeux virtuels.

Le pivot opérationnel du modèle est un hub technologique national, opéré par l’autorité de régulation. Ce hub centralise toutes les transactions de jeu, les paiements, le calcul automatique des redevances fiscales et réglementaires, ainsi que les contrôles AML/CFT. La collecte des ressources publiques devient automatique, traçable et sécurisée, quel que soit le nombre d’opérateurs.

Ce que disent les chiffres : recettes et emplois

Dans un modèle libéralisé, les recettes publiques correspondent à la somme des contributions de chaque entreprise agréée. Formellement, si i=1,…,N désigne les opérateurs licenciés :

  • Recettes publiques =∑N​ (T1⋅PNi+T2⋅CAi+T3⋅Πi ​+Li​)

Où Li représente la redevance de licence.

Autrement dit, ce ne sont pas les taux qui changent, mais le nombre de contributeurs.

Sur la base du simulateur construit à partir des données 2025 :

  • Situation actuelle : environ 43 milliards FCFA de recettes publiques ;
  • Scénario prudent (croissance 10 %, 2 opérateurs) : 72 milliards FCFA ;
  • Scénario central (croissance 15 %, 3 opérateurs) : 76 milliards FCFA ;
  • Scénario ambitieux (croissance 20 %, 5 opérateurs) : près de 81 milliards FCFA.

Sur l’emploi, le changement est structurel : au-delà des 600 emplois actuels, la libéralisation régulée permettrait de créer 1 500 à 2 500 emplois formels, majoritairement qualifiés (IT, data, conformité, cybersécurité, paiements).

Le Danemark : la preuve par l’exemple

Le Danemark a libéralisé son marché des jeux dès 2012, avec des licences limitées, une fiscalité claire et un contrôle centralisé des transactions. Le résultat n’a pas été une explosion du jeu, mais une hausse des recettes publiques et un meilleur encadrement du secteur.

Conclusion : achever la réforme

La Côte d’Ivoire dispose déjà des fondations institutionnelles nécessaires. Il ne s’agit pas de rompre avec le modèle existant, mais de l’achever logiquement. La libéralisation régulée proposée transforme un monopole rentable mais plafonné en écosystème créateur de valeur collective, au bénéfice de l’État, de l’emploi et de la transparence économique.