CACAO : COMMENT LA CÔTE D’IVOIRE ET LE GHANA PEUVENT PESER SUR LE PRIX MONDIAL

La volatilité extrême des prix du cacao observée ces dernières années a remis au cœur du débat une question fondamentale : comment se fait-il que la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui assurent ensemble plus de 60 % de l’offre mondiale, continuent de subir des prix largement déterminés sur les marchés internationaux ? Et surtout, comment ces deux pays peuvent-ils influencer durablement ces prix sans déséquilibrer le marché mondial ?
LE PARADOXE DES PRODUCTEURS MAJORITAIRES
En théorie économique, un acteur qui concentre une part aussi élevée de l’offre dispose d’un pouvoir de marché réel. Pourtant, dans la pratique, les prix du cacao se forment principalement à Londres et à New York, sur les marchés à terme, loin des réalités de production africaines. Ce paradoxe s’explique par plusieurs facteurs structurels : l’absence de coordination stricte entre pays producteurs, la contrainte de liquidités immédiates, la pression exercée par les acheteurs internationaux et, surtout, la faiblesse historique de la discipline collective de l’offre.
Le résultat est clair : malgré leur poids, les pays producteurs demeurent preneurs de prix, exposés à des cycles destructeurs de flambées suivies d’effondrements, avec des conséquences sociales et économiques majeures pour les planteurs.
PARTIR DU COÛT DE PRODUCTION : LA BASE DE TOUTE STRATÉGIE CRÉDIBLE
Toute tentative de reprise de contrôle doit partir d’un principe simple et universel : aucune filière agricole ne peut être durable si le prix international ne couvre pas le coût réel de production, augmenté d’une marge incitative.
En Afrique de l’Ouest, les estimations convergent vers un coût complet de production compris entre 1 200 et 1 500 FCFA par kilogramme. Ce coût intègre la valorisation de la main-d’œuvre familiale, les intrants, l’entretien des vergers, le renouvellement du capital productif ainsi que les coûts croissants liés à la traçabilité et aux exigences environnementales. En retenant un coût médian de 1 400 FCFA/kg et une marge raisonnable de l’ordre de 40 %, le prix producteur plancher économiquement soutenable se situe autour de 2 000 FCFA/kg.
En dessous de ce seuil, la production devient structurellement non viable, ce qui prépare mécaniquement les pénuries futures et nourrit la volatilité des prix mondiaux.

Du prix producteur au prix plancher à l’exportation
Entre le prix bord champ et le prix à l’exportation (FOB), s’ajoutent les coûts de collecte, de stockage, de logistique, de transformation primaire et de gestion des risques. Ces coûts intermédiaires sont estimés en moyenne à 600 FCFA/kg, ce qui conduit à un prix FOB minimum d’environ 2 600 FCFA/kg, soit environ 4 300 dollars la tonne.
Ce chiffre est central. Il constitue un prix plancher économique défendable, non pas imposé arbitrairement, mais fondé sur les réalités objectives de la filière. Si la Côte d’Ivoire et le Ghana annoncent et respectent conjointement un tel seuil, aucune vente à l’exportation ne se ferait à perte.
Ce mécanisme n’est ni inédit ni illégal. Il vise à discipliner l’offre et à envoyer un signal clair aux marchés. Le Différentiel de Revenu Décent (DRD) a constitué une première tentative dans cette direction, mais son impact est resté limité faute d’indexation dynamique, de coordination stricte et de gestion active des volumes.
COMMENT CE SEUIL INFLUENCE LE PRIX MONDIAL
Le marché mondial du cacao est faiblement élastique à court terme. Lorsqu’un bloc représentant plus de 60 % de l’offre mondiale fixe un seuil crédible en dessous duquel il refuse de vendre, les marchés à terme intègrent rapidement cette contrainte dans leurs anticipations.
Concrètement, un prix plancher à l’export de l’ordre de 4 300 dollars la tonne repousse mécaniquement la borne basse des prix internationaux. La nouvelle zone d’équilibre se situerait alors autour de 5 000 à 7 000 dollars la tonne, ce qui correspond précisément aux niveaux observés depuis 2025, après la phase de flambée exceptionnelle.
TRADUCTION EN PRIX BORD CHAMP
À ces niveaux internationaux, la transmission vers le producteur devient lisible. Avec un prix mondial autour de 6 000 dollars la tonne, le prix bord champ soutenable se situe autour de 2 800 à 3 000 FCFA/kg, ce qui explique la fixation du prix record de 2 800 FCFA/kg en Côte d’Ivoire pour la campagne 2025/2026.
En cas de détente modérée du marché vers 5 000 dollars la tonne, le prix bord champ cohérent se situerait plutôt entre 2 400 et 2 600 FCFA/kg, fourchette réaliste pour la campagne 2026/2027. À l’inverse, en l’absence de coordination, un retour vers 3 000 dollars la tonne ramènerait le prix producteur sous les 1 500 FCFA/kg, reproduisant les cycles de pauvreté, de sous-investissement et de dégradation des vergers.

LA CLÉ : CRÉDIBILITÉ ET DISCIPLINE COLLECTIVE
Ce mécanisme ne repose pas sur la domination, mais sur la crédibilité. Il suppose une coordination stricte entre la Côte d’Ivoire et le Ghana, une gestion disciplinée des volumes, une lutte effective contre la contrebande et une transparence accrue vis-à-vis des industriels. Utilisés ainsi, les marchés à terme cessent d’être des maîtres du jeu pour devenir de simples outils d’ancrage des anticipations.
CONCLUSION
Si la Côte d’Ivoire et le Ghana ne peuvent pas décréter unilatéralement le prix mondial du cacao, ils peuvent en fixer le plancher économique, chiffres à l’appui, en s’appuyant sur leur poids collectif et sur une référence claire aux coûts de production. À défaut, ils resteront prisonniers d’une volatilité qu’ils subissent. À cette condition, ils peuvent transformer leur puissance quantitative en véritable pouvoir économique, au bénéfice des producteurs et de la stabilité du marché mondial.
Au-delà de la stabilisation des prix, une telle stratégie aurait un effet structurant majeur : inciter les industriels à se rapprocher des zones de production, accélérer la transformation locale et repositionner durablement l’Afrique de l’Ouest au cœur de la chaîne de valeur mondiale du cacao.